Le sophisme de la masse fixe de travail est l’hypothèse selon laquelle la quantité totale de travail disponible dans une économie est une grandeur fixe et finie — comme un gâteau que l’on découpe en parts. Si une machine prend une part, raisonne-t-on, un humain doit s’en passer. Cela paraît intuitif. C’est aussi, historiquement, constamment faux. Les économistes lui ont donné un nom précisément parce qu’il ne cesse de réapparaître, sous de nouveaux habits, à chaque vague de changement technologique.
Le sophisme s’effondre parce qu’il traite l’économie comme statique. En réalité, la technologie ne se contente pas de redistribuer les tâches existantes — elle en crée d’entièrement nouvelles. L’imprimerie n’a pas mis les copistes au chômage pour toujours ; elle a créé une immense industrie nouvelle de l’édition, de la correction et de la diffusion, qui n’avait jamais existé auparavant. Le tableur n’a pas supprimé les comptables ; il a rendu l’analyse financière tellement plus rapide et moins chère que la demande a explosé, et la profession a grandi. Une capacité nouvelle ne consomme pas la demande. Elle l’engendre.
Dans les débats sur l’IA, le sophisme de la masse fixe de travail sous-tend la plupart des prédictions apocalyptiques de chômage de masse. L’argument se déroule généralement ainsi : l’IA peut désormais accomplir des tâches intellectuelles que faisaient les humains, donc on n’aura plus besoin des humains pour le travail intellectuel. C’est traiter l’ensemble des tâches intellectuelles à accomplir dans le monde comme fixe et entièrement recensé — comme si nous avions déjà pensé tout ce qui vaut d’être pensé, résolu tous les problèmes qui valent d’être résolus et inventé tous les produits qui valent d’être construits. Cette hypothèse ne résiste pas à l’état réel de la médecine, de la science du climat, de l’éducation, de la santé mentale, ni aux quelque quatre milliards de personnes sur Terre qui n’ont toujours pas accès aux services financiers de base.
Reconnaître le sophisme n’a pas pour conséquence pratique la complaisance — les transitions sont réelles, et elles bouleversent véritablement la vie de vraies personnes. Mais cela recadre la question. Plutôt que de se demander comment protéger les emplois existants de l’IA, la question la plus utile est de savoir comment faire en sorte que les nouveaux emplois créés par l’IA soient accessibles aux personnes qu’elle déplace. C’est une question d’éducation, de politiques publiques et de dispositifs de soutien. Une question plus difficile, et plus intéressante, que de simplement sonner l’alarme.

